« Jadis » (version longue), un texte de l’Oupalonge mis en voix et en images.

Jadis, les enfants de l’aveugle et du chaos peuplaient l’Abysse de la Fortune, aux environs des Bouleaux-Racines. Êtres félons, assoiffés de misère, ils buvaient au Fleuve Trépané, qui charriait les ordures de l’Oupalonge entière.

C’était un commerce honnête. L’Oupalonge leur envoyait ses déchets par le fleuve ; ils lui renvoyaient de la peur. De l’effroi en vrac, de la terreur fine, de l’angoisse au détail. Sans la terreur, les Bouleaux-Racines n’auraient jamais rien produit de beau. Et sans le beau, l’Oupalong aurait encore peur.

C’est le défaut du beau : il répare malgré lui. On ne l’enseigne dans aucune école. Il pousse où il veut, par floraison hasardeuse, comme une onde entre deux points.

Par le beau, l’Oupalong apprit l’économie des frayeurs. Il l’apprit si bien qu’il n’eut bientôt plus besoin de l’Abysse : il avait des réserves. Trois greniers d’épouvante, une cave de cauchemars millésimés, de quoi tenir dix hivers sans trembler.

L’honnête commerce devint caduc.

L’Oupalonge construisit une station d’épuration en amont de l’Abysse, pour épargner ses déchets au fleuve. Le Trépané devint si limpide qu’on put enfin voir le fond de l’abîme. C’était un peu flou. Il n’y en avait pas.

En bas, la progéniture de l’aveugle et du chaos devint famélique. Plus de crotte, plus de bouse, plus de pain. À chacun sa cuisine : le goût n’interdit rien.

« Porter secours est dans notre LOGICIEL », déclara la mairie des Bouleaux-Racines.

Elle les racheta. Les agrémenta. Les décora. Et les fit fructifier, en capital sonnant et trébuchant.

La lignée d’Infortune tomba de toute sa valeur dans un cadre doré, au musée de la capitale, salle principale. Le territoire maudit, jadis sans fond ni surface, a désormais un format :

à l’est, un croquis de montagnes de fer ;
à l’ouest, un dessin de l’Eau ;
au centre, à l’huile, la féroce Benguelee,
dévoreuse d’ego,
mâchoire des mers,
frayeur des caravelles,
reine des requins-squames
qui l’admiraient sans la craindre.

Le dimanche, on vient la voir en famille. On se tient à un mètre. On dit : c’est beau.

Sous les lustres des galeries, dans les salons feutrés, la rustre force des choses a lentement fait sombrer l’
A
B
Y
S
S
E
dans un tableau.


Texte : fredJeanGil · Musique : Suno
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