L’étincelle sous vos yeux

Ce que j’aimerais, à travers l’exercice de la peinture, c’est trouver une manière de faire, des habitudes de création, une discipline douce mais régulière. Une routine de dessin, de peinture, de colorisation, de mise en perspective, qui me permette de progresser, d’affiner mon regard et de mieux faire surgir ce que je porte en moi.
Mes thèmes sont ceux que ma vie m’a mené à reconnaître comme les plus profonds. Ceux qui ont marqué un chemin, laissé une trace, creusé un sillon indélébile, parfois irréparable, mais qui drainent et charrient derrière eux des sentiments étranges, à la fois tendres et méfiants.
Face aux feux persistants d’un passé qui se meurt au seuil d’un nouveau jour, ce que je cherche n’est plus seulement l’ambition personnelle. Ce que je veux, c’est atteindre un lieu plus exigeant :
l’étincelle sous vos yeux.

La peinture, pour moi, c’est une parole.
Le laisser-voir.
Le laisser-dire.
Le laisser-entendre.C’est se laisser faire par les rythmes, les couleurs, les perspectives. C’est suggérer, mettre à disposition cette impression étrange de familiarité, de proximité entre la toile et l’œil de celui qui la regarde.
Quelque chose demeure volontairement non achevé, pas tout à fait fini. La peinture oriente et guide l’œil vers ce que nos têtes, sous les visages souriants, tentaient vainement d’oublier.
Je pense aujourd’hui — mais demain ? — que l’art de peindre sert à rappeler ce qui se trame en douceur derrière notre âme, sous nos esprits, et qui tente toujours de nous échapper.
Ce petit rien qui échappe, l’invisible, cette matière noire comme un oubli nostalgique, surgit parfois dans une paréidolie : au hasard d’un balayage du regard sur une toile enduite, dans le pli d’un vêtement, dans les nuages.
Rien ne me serre plus le cœur que de penser que des mondes infinis se dissimulent derrière chaque toile, chaque tache de couleur, chaque coup de pinceau.
Mon défi est alors de les sortir de l’oubli et de l’indifférence où leur cachette finit, malheureusement, par les jeter.


Je peins d’abord parce que je crois en des mondes plus doux, moins chaotiques. Je pense que peindre, c’est ranger des idées éparses, mettre de l’ordre, donner les traits d’Apollon à Dionysos.
Rendre accessible une vision, faire découvrir un état, donner à voir les énigmes du Moi.
Ne rien résoudre, seulement creuser, observer, cacher, gratter, ouvrir, révéler.
Je peins pour regarder, calculer, maîtriser un peu mieux ma partie du monde, ma cage, mon espace, ma prison.

Libérer une parole, la répandre, l’inoculer, transpirer des couleurs, coller des images dans la tête des gens : c’est aussi pour cela que je peins.
Et puis, enfin, je peins pour terminer patiemment un tableau, respirer, sourire à nouveau en le signant, comme on dit :
« Tu es prêt. Va d’ici vers là-bas, et tâche de trouver quelqu’un à qui tu plaises. Parle-lui de ce qu’il ne voulait pas retenir : les angoisses, les peurs qui dégoulinent, se ratatinent comme un beurre rance sous le poids de l’éternelle durée. Celle qui, sans début ni fin, tisse avec nous les décors et les paysages, les accords et les désaccords qui nous relient aux mondes sous nos pieds autant qu’aux belles volontés. Nos vies se renouvellent, sans ordonnances, sans prescriptions, sauf celle de mourir meilleurs, pour ne pas gâcher l’occasion, rare et chère, que constitue l’existence précieuse dont nous sommes porteurs. »
La paréidolie comme passage
Dans mes peintures, les formes ne sont jamais tout à fait fixes. Un visage peut surgir d’une ombre, un corps apparaître dans une tache, une silhouette se cacher dans un paysage. La paréidolie devient une manière de peindre l’invisible : ce que l’œil croit reconnaître, ce que la mémoire transforme, ce que le désir projette.
Peindre, c’est donner une forme visible à l’énigme
La peinture naît peut-être de cette lutte. Elle commence par le désordre, l’inconnu, le vide, l’inexistant. Puis, peu à peu, elle donne corps à ce qui n’en avait pas encore.
La paréidolie comme passage
Dans mes toiles, la paréidolie devient un passage. Une forme surgit, un visage se devine, un corps apparaît, une présence insiste.
Ce que l’on appelle peut-être l’âme ne vient qu’après. Elle apparaît en dernière instance, dans la vision finale, après l’épuisement des formes et des couleurs.
C’est donc d’abord au corps et aux sens que mes toiles s’adressent. Puis, dans le for intérieur, peut-être qu’un bout d’âme qui traîne y trouvera une possibilité d’élévation vers des mondes plus grands, plus beaux, moins abîmés.



